25 juillet 2008

L'audit, le maire et la médiathèque

Ca me tarabustait depuis trop longtemps d'en causer un peu. Ca fait un mois jour pour jour qu'une importante décision a été prise par la nouvelle municipalité : stopper le projet de médiathèque lancé par l'équipe précédente. J'ai bien conscience de marcher un peu sur des oeufs en en parlant, car d'une part, même si je ne travaille pas pour la Ville, j'ai tout de même une obligation de réserve à respecter, et d'autre part, je ne connais finalement pas grand chose à la lecture publique. De ce fait, je me garderais bien d'émettre un quelconque avis péremptoire sur la question (enfin je vais essayer car il paraît que je suis assez forte en avis péremptoires, un peu comme une sorte de moine Shaolin de l'opinion définitive, mâtinée de surcroît d'un soupçon de mauvaise foi. Mais est-ce de ma faute si j'ai toujours raison ?).

Bon trêve de plaisanterie, ça m'a tout de même un peu travaillé cette affaire, et depuis le temps que le feuilleton "Médiathèque" animait régulièrement la vie locale de ses soubresauts depuis une bonne quinzaine d'années, il faut reconnaître que tout s'est accéléré depuis à la louche environ 18 mois. Après avoir été l'Arlésienne des précédents mandats, le projet de médiathèque a en effet réellement pris corps au cours du mandat qui s'est achevé en mars, la première pierre ayant été posée à l'automne dernier. Il s'est dit à l'époque que le maire, voyant ses chances de victoires au prochain scrutin s'amenuiser jour après jour, aurait activé un peu les choses pour que son successeur (quand va-t-on enfin inventer un féminin à ce mot ?) ne puisse plus faire marche arrière. C'est pourtant ce qu'elle a fait, alors qu'une bonne partie de la structure du bâtiment était déjà sortie de terre.

Les principaux reproches fait à l'équipement étaient les suivants :
- il est placé en zone inondable ;
- il est excentré, et mal desservi par les transports en commun ;
- il est trop proche d'une autre médiathèque récemment ouverte et de dimension très honorable ;
- il ne répond que partiellement aux attentes des habitants du quartier (actuellement en pleine requalification) ;
- il est surdimensionné par rapport aux besoins et aux capacités financières de la ville ;
- son ouverture implique la fermeture de bibliothèques de quartier.
Pour ces raisons, l'Inspection des bibliothèques avait émis des réserves quant à l'opportunité de sa construction et les autres collectivités locales ont refusé de contribuer au financement ou de ne participer qu'a minima (Département). L'Inspection des bibliothèques avait en outre apporté son soutien au choix d'un autre site, qui s'avérait emporter également la préférence des financeurs potentiels que sont le Département, la Région et l'Agglo.

Le 25 juin dernier, le maire a annoncé sa décision de mettre fin au projet, avec pour conséquences immédiates l'interruption du chantier et la démolition de ce qui avait déjà été construit. Ce choix n'a pas manqué de susciter de nombreuses réactions, tant dans les rangs des politiques locaux qu'au niveau des habitants. Et ne parlons pas des agents des bibliothèques de la Ville pour qui l'abandon d'un projet en cours depuis cinq ans n'a pas été simple à digérer, quoi qu'ils aient pu en penser. Finalement, un compromis a pu être trouvé, et trois semaines plus tard, le 16 juillet, la Ville, le Département et l'architecte Rudy Ricciotti sont tombés d'accord sur un nouveau projet à vocation culturelle et une nouvelle affectation des bâtiments. La construction a donc repris, et en lieu et place de la médiathèque initialement prévue, une bibliothèque de quartier et les archives vivantes départementales verront le jour.

Je n'arrive toujours pas à savoir si tout cela m'attriste ou me réjouit. J'ai toujours trouvé que l'emplacement retenu par la précédente municipalité était une erreur monumentale. Le site de l'ancienne Ecole normale me semblait plus adapté, et pour tout dire, une implantation sur les quais, dans le cadre de l'aménagement du quartier Seine Ouest m'aurait même paru plus pertinent. Je passe sur la belle utopie du projet 2-en-1 qui consistait à remplacer l'affreux Palais des congrès par la médiathèque ; même si c'eût été une magnifique solution, qui en plus aurait eu le mérite de mettre à peu près tout le monde d'accord, l'espace aurait manqué pour accueillir la totalité du fonds qui se meurt dans les magasins de la bibliothèque Villon depuis des décennies. Néanmoins, je m'étais faite à l'idée de la médiathèque à Grammont, comme beaucoup de Rouennais d'ailleurs il me semble. Accessoirement, je m'étais aussi faite à l'idée que je n'y mettrais sans doute jamais les pieds. Aussi étrange que cela puisse paraître, j'ai déjà du mal à aller dans les bibliothèques, alors si en plus il falut prendre la bagnole pour aller chercher des bouquins... par ailleurs, je ne suis pas certaine dans ce cas de l'exemplarité de mon bilan carbone ! C'est indéniablement plus "durable" d'emprunter des livres à la bibliothèque que de les acheter, sauf peut-être s'il faut sortir Titine... C'est aussi un peu triste de se dire que décidément, la ville n'aura sans doute jamais un vrai bâtiment fonctionnel, accessible et un tant soit peu "glamour" pour accueillir un fonds patrimonial pourtant si riche (le troisième de France dit-on). Je me souviens avoir visité les magasins de la bibliothèque centrale lorsque j'étais étudiante il y a un peu plus de dix ans maintenant, et en être ressortie avec une impression mitigée : à l'émerveillement de la découverte d'un manuscrit sur parchemin de "La Cité de Dieu" avait succédé le dépit suscité par la découverte des conditions de conservation d'un important fonds de partitions musicales. A l'époque déjà, on évoquait la construction d'une médiathèque...

Comme je l'écrivait en introduction, je n'ai pas d'opinion arrêtée sur les politiques de lecture publique. J'ai bien de vagues idées mais qui me sont toutes personnelles, et qui pour la plupart sont plus un point de vue de lectrice que de professionnelle. Catalogage, classification décimale universelle et collage de Filmolux ne me sont certes pas étrangers, mais sorti de ces connaissances anecdotiques, je m'aventurerais en prétendant que je suis capable d'aller au-delà des compétences communes aux métiers des bibliothèques et de la documentation. Il n'empêche que cette histoire de médiathèque me pose question. Ca me chiffonne, je n'arrive plus à retrouver où j'ai lu ça, mais dans un des biblioblogs qui alimentent mon Netvibes, quelqu'un (un commentateur ou un blogueur ?) s'interrogeait sur l'opportunité aujourd'hui de construire de gros équipements. La tendance étant à la dématérialisation et au travail en réseau, est-ce encore pertinent de concevoir d'importantes BM plutôt que de multiplier les équipements de quartier et de favoriser leur mise en réseau ? N'ayant pas d'avis péremptoire sur la question, comme convenu, je me garderais bien d'y répondre. Mais ça ne m'empêche pas d'y réfléchir...

Posté par Aurelie B à 19:20 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur L'audit, le maire et la médiathèque

  • Ouf !Difficile de ne pas répondre par une grande dissertation, tant vous touchez là aux problématiques essentielles de la profession à l'heure actuelle.
    Je dirais juste qu'il faut se garder de toute vision schématique, et qu'il n'y a aucune contradiction, contrairement à ce que vous semblez penser, entre l'existence d'une "importante BM" et la mise en réseau d'équipements de proximité. Au contraire ! Un réseau de bibliothèques est dynamisé par l'activité d'une "tête de réseau", peut-être seule à même de proposer une médiation ambitieuse (expositions, conférences, cf. les conférences en ligne sur le site de la Bm de Lyon par ex) et surtout un large CHOIX. Prétendre, comme on l'entend à droite et à gauche (sans allusion politique ), que les "gros équipements" (BMVR) sont incompatibles avec la "dématérialisation" me paraît 1)simpliste (quid des innombrables documents encore sous droits, dont les droits n'ont pas été négociés, inaccessibles en formats numériques ?? quid des questions juridiques ?) 2)dangereuse (alors à quoi servent les bibliothèques ?).
    Il ne faut pas perdre de vue nos missions de promotion de la lecture, que l'apparition des nouveaux supports ne résout en rien, bien au contraire, et ne fait pas à notre place !
    Quant à la "dématérialisation", je ne sais plus quel historien du livre rappelait que toute l'histoire du savoir ne fut qu'une longue suite de "dématérialisations" : l'écriture dématérialise l'aède, l'imprimerie dématérialise le travail du copiste, etc.
    Il faut donc envisager les choses en complémentarité et non en termes d'alternatives !

    Posté par Insula dulcamara, 26 juillet 2008 à 17:29 | | Répondre
  • Voila un avis de "professionnel de la profession" qui vient éclairer un peu ma lanterne et me confirmer que les choses ne sont pas si simples. Concernant l'intérêt (ou non) de continuer de construire de gros équipements, je ne faisais que reprendre une idée soulevée je ne sais toujours plus où, n'ayant pas d'opinion tranchée sur la question. En tout cas, loin de moi l'idée de fermer ou brûler les bibliothèques et je conviens tout à fait de la nécessité d'un moteur à la politique de lecture publique d'un territoire, qu'il soit communal ou intercommunal. Après, reste à déterminer quelle forme doit prendre l'action du moteur et je confirme que sur ce point, je suis bien incapable de me prononcer !

    Posté par Aurelie B, 29 juillet 2008 à 18:29 | | Répondre
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